Dans « Le Banquet », Platon fait dire à Diotime : « l'objet d'Éros, Socrate, ce n'est pas, comme tu l'imagine le Beau [...] C'est la procréation et l'enfantement dans la beauté » (206e)[1].

Mona Lisa

Appliquées à l’œuvre d’art, ces paroles de l'initiatrice de Socrate pour les mystères d'Éros, peuvent avoir au moins deux interprétations :

  • Par delà la beauté de l'œuvre qui, comme le montre Platon dans « Le Grand Hippias »[2], reste indéfinissable, par delà cette beauté apparente c'est le sens caché de l’œuvre qui fait qu'une œuvre d'art est un chef d'œuvre.
  • Aucun artiste ne pouvant atteindre le Beau, la « beauté » d'une œuvre n'est en réalité qu'une quête du beau. C’est alors cette quête du beau qui en tant que telle fait sens par elle-même. Il n’est absolument pas nécessaire de rechercher un autre sens que cette quête.

Tentant d'analyser le tableau « La chute d’Icare » de Pierre Breughel l’ancien, le critique d'art Deseillac[3] note que, pour lui, peu de chefs-d’œuvre éveillent autant d’interrogations. « Selon que l’on s’attarde à des éléments précis ou que l’on s’attache au sens de l’image, les opinions varient. » Plusieurs éléments du tableau font effectivement référence au mythe de la chute d'Icare. D'autres détails, par contre, apparaissent incongrus et les références au contexte historique de l'œuvre ne permettent pas de mieux comprendre la symbolique du tableau.

Deseillac en conclut que « comme tout chef-d’œuvre, il demeure inexpliqué. Il vit simplement selon l’humeur. » Ces remarques mettent en évidence la distinction entre l'expérience visuelle en rapport avec les caractéristiques esthétiques de l'œuvre et le message en rapport avec le sens caché de l'œuvre. Il y a la forme et le fond d'un chef d'œuvre, chacun possède sa « vérité », ou, si l'on préfère, sa « beauté » propre. Un chef d'œuvre peut rester un chef d'œuvre même si on ne peut pas en comprendre le sens profond. Inversement une œuvre dont la beauté sensible n'est pas la première caractéristique peut être un chef d'œuvre dès lors que l'on est capable d'en comprendre le sens profond.

L'œuvre d'art peut ainsi tirer sa légitimité de chef d’œuvre du fond comme de la forme.

 

Jean-Claude Marot, septembre 2014

[1] Platon, « Le Banquet » in Platon œuvres complètes, Tome 1, Trad & Notes Léon Robin, Gallimard, La Pléiade 1950 p. 741

[2] Platon, « Le Grand Hippias », in Platon œuvres complètes, Tome 1, Trad & Notes Léon Robin, Gallimard, La Pléiade 1950, p.22-56

[3] Jean Deseillac, « La chute d'Icare de Pierre Breughel l'ancien (Bruegel) », Magazine Culture [paperblog.fr/5406726/la-chute-d-icare-de-pierre-breughel-l-ancien-bruegel/]