Exister


 

Jusque récemment encore, aborder le thème de l’identité, c’était prendre des risques. On se souvient de la levée de boucliers que suscita la tentative de définition de l’identité nationale lors du précédent gouvernement. On se souvient également de la polémique à propos de l’ouvrage de d’Alain Finkielkraut « l’identité malheureuse »[1], sans parler des derniers écrits d’Éric Zemmour. Les « évènements » récents ont un peu changé la donne.

Une première question se pose : pourquoi ce thème déchaine-t-il une telle passion ? La deuxième consiste à chercher le point de vue de Sirius qui permet d’analyser en toute sérénité les processus à l’œuvre derrière ce concept.

Les faits

Un sondage IPSOS récent révèle que 62 % des français, toutes tendances politiques et origines culturelles confondues, disent ne plus se sentir chez eux[2]. Il y a fort à parier que le contenu du « chez soi » varie sensiblement selon les origines et/ou les tendances politiques des personnes consultées. Mais ce qu'il y a de commun entre elles c’est cette relation d’appartenance que définit le « chez soi ». Et, en parallèle, c'est de se sentir écartelées au plus profond d’elles-mêmes entre ce qu’elles considèrent comme un bien propre et ce que la vie en communauté exige qu’elles sacrifient. Ce qu’il y a de commun par delà les origines et les tendances politiques des personnes consultées est de vivre l’abandon d’un bien propre à travers le sentiment d’une perte d’identité : le sentiment de la déchéance d’un certain art de vivre[3] et de l’expression de sa différence.

L'identité française en question

Lors d’un débat récent entre Edwy Plenel et Alain Finkielkraut[4], on a vu s’opposer deux perceptions de la problématique l’identité française. Selon Plenel l'immigration contribuerait à enrichir l'identité française[5]. Selon Finkielkraut, au contraire, la mauvaise gestion du multiculturalisme constituerait une menace pour cette même identité.

Pour Finkielkraut l'enjeu de l'identité c'est la fidélité de la France à sa singularité, pour Plenel l'enjeu c'est le « vivre ensemble ». Pour l'un le problème de l'identité est prioritairement de l'ordre de la persistance de soi, pour l'autre il est de l'ordre de l'homogénéité de la communauté. Chacun voit dans l'attitude et les arguments de l'autre le ferment d'une possible désintégration de la société française. En cela ils se retrouvent, mais ce qui compte d'abord pour l'un c'est le rapport à soi, tandis que pour l'autre c'est le rapport à autrui.

Ce débat soulève la question de savoir quel est, ontologiquement parlant, le premier fondement de l’identité : le rapport à soi ou le rapport à autrui, la coïncidence avec soi ou la coïncidence avec autrui ? L’enjeu final ne serait-il pas d’amener à faire coïncider la coïncidence à soi et la coïncidence à la communauté, faisant de cet enjeu ultime le fondement de la sérénité et de la félicité ?

Intériorité et extériorité

Plusieurs recherches sur l'autisme mettent en évidence une relation entre individuation et « ouverture » au monde. Selon le DMS[6] « Les caractéristiques essentielles du trouble autistique sont un développement anormal ou déficient de l’interaction sociale et de la communication... ».

Reprenant les observations de France Tustin, Hochmann[7] décrit l'autisme comme une « carapace » dans laquelle l'enfant s' « encapsule ». Dans leur négation toute puissante de la réalité extérieure les comportements autistiques introduisent une solution de continuité entre le moi et le non-moi. L'enfant autiste, conclut Hochmann, s'enferme dans une identité « autosuffisante ». L'enfant autistique emmuré en lui-même redoute l’extériorité. Mutisme, écholalisme, comportements obsessionnels, obnubilation du « pareil »… représentent autant de stratégies minimisant la richesse de sa relation à l’extérieur et aux autres. Tout en s'enfermant dans une identité « autosuffisante », l’autiste nie son identité sociale. Minimiser l’extériorité, c’est minimiser ce qui sépare du monde, c’est donc, d’une certaine manière, minimiser la différence entre intériorité et extériorité. Le retrait du monde, des autres et des rapports extérieurs peut paradoxalement conduire à nier sa différence, sa présence singulière dans le monde. « Pour certains enfants autistes, l'exister ne va pas de soi. » commente le philosophe Bernard Salignon[8].

Dans plusieurs cas d'enfants autistiques, Geneviève Haag[9], psychiatre et psychanalyste, observe des « phénomènes cliniques ayant à voir avec le fantasme de soudure, ou non, [de] deux moitiés du corps autour de l'axe sagittal ». A propos de ces deux moitié du corps, Haag montre qu'une moitié est assimilée aux fonctions maternelles ou parentales, et l'autre au rôle du bébé. Si le développement est normal ces deux parties fantasmatiques du corps se fondent en une seule par « interpénétration » formant ainsi le squelette interne de l'individuation de l'enfant. En revanche « C'est ce squelette intérieur qui semble terriblement manquer chez les enfants autistiques ». Chez l'autiste, la pathologie vient confirmer la non intégration ou la désintégration de ce niveau : « tout se passe comme si le soi-même n'était plus que la moitié de lui-même. » La présence au monde, l'exister au monde dépend du niveau d'intégration interne de la personne. Plus cette intégration est intériorisée, plus le sujet s'accepte comme présent au monde. Plus l'intégration est parfaitement intériorisée, plus elle ouvre à l'extériorité, et réciproquement. Être présent au monde c'est s'accepter séparé du monde comme être singulier et unique. Le sujet accédant à l'unité accède en même temps à l'unicité. Il affirme ainsi son identité personnelle et sociale.

L’identité duale

Je regardais un débat à la télévision lorsqu'un intervenant réagissant à l'argument d'un débatteur osa répondre : « je ne sais pas quoi dire ». Ce qui me frappa en premier lieu c'est le caractère autoréférentiel et paradoxal de cette phrase, phrase banale au demeurant mais qui, si on s'attache au sens des mots revient à affirmer : « je dis que je n'ai rien à dire ».

Une question vient alors à l'esprit : qui parle ? Est-ce le « Je » qui dit [je n'ai rien à dire] ou le « Je » qui n'a rien à dire ? Si celui qui parle est le premier « Je » —le « Je » qui dit—, le dire qu'il exprime s'annule lui-même. Tout se passe comme si l'intervenant était resté silencieux dans son coin. Si celui qui parle est le second « Je » —celui qui n'a rien à dire— alors il n'a rien dit et l'intervenant est resté effectivement silencieux dans son coin. Quelle est la quiddité[10] de ce « Je » qui se dédouble dans ce paradoxe ? De ce point de vue, la quiddité du « Je » est indécidable. La présence du « Je » qui s’annule elle-même par le langage n’est donc qu’apparence, ombre ou reflet du « Je » véritable.

Observons l'auditoire. Celui-ci a bien entendu l'intervenant s'exprimer. Or il semble avoir bien compris que ce qui était exprimé « derrière » cet énoncé autoréférent c'est, en substance : « j'ai bien entendu l'argument, mais je m'interroge sur la façon d'y répondre. » Donc, loin de se retirer dans son coin, par cette seule phrase l'intervenant a manifesté sa présence. Présence, certes, interrogative dans le débat mais néanmoins présence attentive.

En même temps que ce « Je » inexprimé lève l’ambiguïté du langage, on voit bien que c’est cette ambiguïté même qui permet de débusquer ce « Je » dans toute la nudité de sa subjectivité. Cet énoncé autoréférent, qui en première analyse semblait néantiser l’intervention, réalise la présence de l’intervenant par le fait même de son énonciation. La réussite de la présence de l’intervenant se réalise par ce « Je » performatif qui ne dit rien. Ainsi, il y a comme un dédoublement de l’identité de la personne en un « Je » qui énonce la parole ambigüe et le « Je » —un « méta-Je »— qui réalise la présence-au-monde de la personne.

A travers cette présence manifeste, l’énoncé performatif exprime la réalité d’un « Je » capable de s'émanciper de la circularité et de la clôture d'un énoncé autoréférentiel. La quiddité de ce nouveau « Je » est insaisissable par une définition car elle surplombe, en quelle que sorte, l’autoréférence et n’excède pas son « être-là » [11]. De ce point de vue, au delà de l’unicité de l’individu humain ce qui s’exprime dans son identité personnelle c’est son incommensurable singularité.

Cette quiddité surplombante qui se résume à l’« être-là » —ou « être-au-monde »— de la personne, on lui donne parfois les noms d’eccéité[12] ou d’ainséité[13] chez les bouddhistes.

Suite à cette intervention qui ne dit rien, et comme en écho à l’identité duale dont témoigne cette première intervention, un autre intervenant prend la parole en commençant par ces mots : « moi, je… ». Par ces mots, il donne un nom à l’intrinsèque dualité de l’identité.

La distinction

En logique aristotélicienne, le principe d'identité énonce que « ce qui est est ». L'identité[14] désigne traditionnellement la relation ontologique d'égalité à soi-même, autrement dit la totale appartenance à soi-même dans l’harmonie avec soi-même. Pour tout sujet, par delà l’âge et les circonstances de sa vie, il existe une donnée permanente qui fonde l’identité de son « étant ». Le sujet enfant devenu adulte reste le même sujet. L’harmonie avec soi-même reste la même en dépit des changements qui affectent le « Soi ». L’identité peut être examinée sous l’angle du « même », mais aussi sans l’angle de l’ « autre » au sein duquel subsiste ce « même ». L’identité individuelle ou collective est la vérité immuable et immutable d’un « Soi » unique.

Selon le principe aristotélicien de l’identité, une chose étant ce qu'elle est, nulle autre chose est cette première chose. Une chose ne peut dans le même temps être à la fois elle-même et une autre. « Exister » dit Bourdieu, « c’est différer, être différent »[15]. Se distinguer par sa différence, telle est l’idée que Bourdieu développe dans son maître ouvrage, « La Distinction »[16]. Mon identité c’est ce qui me distingue absolument d’autrui, c’est donc ce qui fait de moi un être unique.

Par conséquent, l’identité désigne à la fois la totale harmonie avec soi-même et la singularité absolue par rapport à autrui. En résumé, dans la notion d’identité unité et unicité sont étroitement liées.

L’identité fait de moi un être unique, et perdre un être unique est une perte incommensurable. N’étant plus lui-même, par définition le sujet ne peut être autre, donc il n’est plus rien. C’est cette crainte de n’être plus rien qui motive Ulysse tout le long de sa quête.

 

Jean-Claude Marot, janvier 2015.


[1] Alain Finkielkraut, « L'identité malheureuse », Stock, 2013

[2] Brice Teinturier, enquête IPSOS, France 2, émission « Des paroles et des actes », 4 décembre 2014

[3] « augmentation des incivilités, disparitions des valeurs,… », interviews recueillies dans le cadre de l’émission France 2 « Des paroles et des actes », 4 décembre 2014

[4] Arte « Edwy Plenel contre Alain Finkielkraut : Identité française & Islam », 30 septembre 2014, [youtube.com/watch?v=evURJiIw-jw]

[5] Edwy Plenel, « Pour les musulmans », Editions La Découverte Coll. Cahiers libres, 2014

[6] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (également désigné par le sigle DSM, abréviation de l'anglais : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), est un ouvrage de référence publié par la Société américaine de psychiatrie (APA) classifiant et catégorisant des critères diagnostiques et des recherches statistiques de troubles mentaux spécifiques. [fr.wikipedia.org/wiki/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux]

[7] Jacques Hochmann « Histoire de l’autisme » Odile Jacob, 2009 pp. 342-343

[8] Bernard Salignon, « Le sentir paradoxal », Théories et cliniques psychanalytiques, Cours Master 2 Etudes Psychanalytiques et Esthetiques - Parcours Psychanalyse, 2014

[9] Geneviève Haag, « La mère et le bébé dans les deux moitiés du corps », Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence, 1985, 33 (2-3), 107-114

[10] Quiddité : « ce qui fait qu’un être est ce qu’il est », selon les Lettres Philosophiques de Voltaire [wiktionary.org/wiki/quiddité]

[11] le « Dasein » de Heidegger

[12] terme qui vient du latin scolastique « ecceitas », dérivé de l’adverbe latin « ecce » désignant le « voici », « voilà ». La tradition analytique définira par la suite l’eccéité comme une propriété d’identité avec soi-même. [365jourspourapprendre.fr/ecceite-fait-la-particularite/]

[13] Dans le Bouddhisme, nature absolue, caractère de ce qui est ainsi, tel qu’il est, en réalité. [fr.wiktionary.org/wiki/ainséité]

[14] Etymologiquement le terme « identité » vient du latin identitas, de idem (« le même »).

[15] Pierre Bourdieu, « Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action », Seuil, 1994.

[16] Pierre Bourdieu, « La Distinction : Critique sociale du jugement », Les Editions de Minuit, 1979