Ulysse_odyssée

 

Homère relate dans l’Odyssée le retour chez lui du héros Ulysse. Il est possible d’interpréter cette épopée comme une allégorie de la quête de l’identité perdue.

L’odyssée d’Ulysse

Ulysse ou la quête de l’identité perdue

Après dix années de guerre dont l’origine avait été la pomme de discorde jetée par Eris, déesse de la discorde, Ulysse cherche à rentrer chez lui pour retrouver son palais, sa femme Pénélope et son fils, Télémaque. Mais son retour va durer de nouveau dix ans pendant lesquels il sera confronté à une série d’aventures et d’embuches disposées par le dieu Poséidon qui souhaite venger son fils, le cyclope Polyphème rendu aveugle par Ulysse. Poséidon fait tout son possible pour qu'Ulysse oublie le sens de son voyage qui va de la guerre à la paix, du chaos à l'harmonie, du « hors de chez soi » à son « chez-soi ». La nourriture des Lotophages, le chant des sirènes, les sommeils funestes, les plaisirs de l’amour permanent, les promesses d’immortalité et de jeunesse éternelle,... sont autant de cauchemars ou d’illusions chatoyantes, qui tentent de détourner ou de falsifier le « chez-soi » d’Ulysse. Elles symbolisent les invitations à l’oubli et à la perte de conscience de soi. Tout au long du voyage, Ulysse est tenté d’oublier la promesse qu’il s’était faite à lui-même de retrouver son royaume d’Ithaque et sa famille, son identité comme vérité de lui-même.

La tentation de l’oubli la plus forte, il la vivra sur l’île paradisiaque de Calypso. Mais, malgré toutes les merveilles qui l'entourent sur l’île de Calypso, Ulysse sent confusément qu’il n’y est pas à sa place tout en hésitant à partir.

En première analyse, on peut voir dans l’épopée d’Ulysse une allégorie de la perte d’identité comme oubli de son harmonie propre. Ce qui revient à définir l’identité comme « souvenir d’un soi ».

La perte d’identité comme perte du souvenir de soi

Locke, dont la théorie de l’identité a eu, et continue à avoir, une influence philosophique considérable, définit ainsi l’identité comme « mémoire de soi ». L’identité repose intégralement sur le contenu d’une histoire de soi. Pour Locke, la mémoire de soi garantit que « c’est le même soi maintenant qu’alors, et le soi qui a exécuté cette action est le même que celui qui, à présent, réfléchit sur elle. »[1] Plus récemment, Ricœur[2] et Arendt[3] déclinent l’idée d’identité « mémoire de soi » en identité récit de soi ou identité narrative : identité narrative pour soi reflet de son ipséité, chez Ricœur ; identité narrative pour autrui, quiddité[4] sociale d’une vie achevée, chez Arendt.

Mais faire reposer l’identité sur la seule mémoire de soi, c’est-à-dire sur le seul contenu de cette mémoire, rencontre quelques écueils. La thèse freudienne de l’inconscient indique que de nombreux pans de notre identité échappent à notre conscience. Le récit de soi par et pour soi comporte donc de nombreux trous. Certaines portions de vie refoulées dans l'inconscient échappent au récit, d'autres portions considérées par le sujet comme des errements ou non conforme à ce qui est politiquement correct, sont oubliés ou refoulés, donc exclus de cette identité mémoire. En fait, le « moi » s’éparpille en moi conscient, moi non conscient et moi social.

Selon la thèse freudienne de l’inconscient, la perte d’une certaine mémoire de soi fait, paradoxalement, partie intégrante de notre identité.

La perte d’identité comme « polemos »

La pomme de discorde lancée par Eris qui a conduit à la guerre a de ce fait entrainé Ulysse loin de chez lui, c’est-à-dire loin de lui-même. La guerre est le symbole d’une discorde interne. La perte d’identité est vécue par Ulysse non seulement comme dysharmonie mais aussi comme division contre lui-même. La perte d’identité ne se réduit pas seulement à une absence de cohésion interne, elle est aussi absence de cohérence .

Cette discorde au sein de soi s’accompagne du sentiment d’un manque incommensurable, celui d’un paradis perdu. Notons que le dit « paradis perdu » n’a pas besoin d’être paradisiaque pour être vécu comme un absolu. Je connais des métropolitains installés en Polynésie française qui, régulièrement viennent en vacance en métropole dans leurs régions d’origine, régions qui n’ont rien de paradisiaque. Retrouver les lieux de son enfance et, à cette occasion, revivre les souvenirs de son enfance c’est d’abord vivre une perte à travers l’image d’un contenu magnifié. Le sentiment d’un retour chez soi est sentiment d’une réconciliation avec soi-même. Le sentiment de réconciliation avec soi-même, de dépassement de ses contradictions, là se trouve le sentiment d’un absolu.

Ce qui compte par dessus tout ce n’est ni le contenu ni la qualité de ce « paradis », ce qui compte c’est la réconciliation qui, non seulement, réduit l’écart par rapport à soi mais aussi résout les contradictions internes.

Vue sous cet angle, la perte d’identité se ramène à une contradiction interne, « Polemos » intime qui éloigne le « Soi » de sa vérité propre.

La perte comme éloignement de son « lieu naturel »

Pour Aristote, tout élément a son « lieu naturel » et tout élément tend naturellement à rejoindre celui-ci : « si rien n’y fait obstacle, chacun se porte vers son lieu propre,… »[6]Le paradis perdu est un « lieu » au sens que lui donne Aristote, un contenant sans extériorité[5], c’est-à-dire une pleine intériorité. La quête d’identité d’Ulysse, quête de son « chez soi », est quête de son « lieu naturel ».

Il y a deux façons d’interpréter la quête de ce « lieu naturel » : comme résolution des contradictions internes, ainsi que cela a été décrit précédemment, ou comme accomplissement.

Retrouver son « lieu naturel » par le dépassement de ses contradictions internes, signifie que la voie qui conduira Ulysse à  l’aboutissement de sa quête passe par un changement d’orientation.

Ce retour symbolique à son « lieu naturel » peut aussi être interprété sous l'angle de la théorie aristotélicienne de l'acte et de la puissance.

On dit en ce sens que l'enfant est un adulte en puissance. Tandis que l'enfant devenu adulte, est adulte en acte. L’ « acte » est accomplissement de ce qui est « en puissance ». Selon cette perspective, la quête du  « lieu naturel » constitue le processus de transition de l'être en puissance à l'être en acte. Dans ce cas, la quête d'identité se traduit moins par le retour vers soi que par l'épanouissement de soi, comme la graine qui s’épanouit dans la fleur.

La puissance est un manque. Vu sous cet angle, Ulysse est en quelle que sorte « en manque » d'identité. Son « chez lui », son « lieu naturel » est son identité en acte, son identité réalisée, son identité accomplie. Cette idée de « lieu naturel » comme accomplissement/épanouissement de l'identité sera examinée plus loin (L’identité en fuite (V)).

La perte comme oubli du sens

Prisonnier de Polyphème, le brutal Cyclope, Ulysse parvient à se rendre insaisissable en se faisant appeler « Personne ». On peut ici faire le rapprochement avec le comportement de certains immigrés en terre étrangère qui cherchent à se fondre dans l'anonymat pour protéger leur différence. Après avoir aveuglé Polyphème pendant son sommeil, Ulysse, croyant avoir échappé à tout péril, révèle son véritable nom au Cyclope. Il sort de l'anonymat et révèle sa différence dans un contexte ou cette différence va définitivement le condamner. Le Cyclope peut alors lancer une fatale malédiction, en sollicitant contre son ennemi toute la puissance de son père Poséidon. Cet épisode rappelle qu'il n'y a pas à proprement parler « perte d'identité » mais conflit d'identité, identité divisée contre elle-même. C'est pourquoi Finkielkraut peut parler d' « identité malheureuse ». C’est la mutilation infligée au Cyclope qui transforme le voyage de retour en quête surhumaine[7] jalonnée de morts affreuses, parsemée d’obstacles terrifiants mais aussi de merveilles qui tous concourent à détourner Ulysse de son chemin vers Ithaque. Le voyage d’Ulysse se transforme rapidement en errance.

Dès lors, la quête d’Ulysse n’est plus quête d’identité mais quête du chemin qui le mènera à celle-ci. 

L’oubli, s’il y a oubli, c’est d’abord l’oubli du chemin vers l’harmonie perdue que symbolise l’errance d’Ulysse. L’oubli premier c’est donc celui du sens de la vie.

La perte comme dépendance à l’oubli

Le moment le plus critique pour Ulysse, où celui-ci semble condamné à définitivement oublier Ithaque, est son séjour sur l'île paradisiaque de Calypso. C'est le moment où l'île de Calypso lui apparaît comme un paradis de substitution et Ithaque comme son paradis perdu. Ce paradis de substitution permet à Calypso de tenir Ulysse sous sa dépendance.

Lorsque Calypso lui propose immortalité et éternelle jeunesse, c’est-à-dire la répétition indéfinie de lui-même dans son état présent, on peut y voir une métaphore de l’amour-propre et du repli identitaire. C’est la tentation ultime de l'« identité autosuffisante » de l'autiste dont parle Hochmann[8], à laquelle Calypso soumet Ulysse. Il faudra une intervention extérieure, celle de Zeus, pour libérer Ulysse de sa dépendance pathologique à Calypso.

La dépendance à laquelle Ulysse est soumis m’amène à comparer son épopée aux différentes phases de la thérapie d’une addiction.

L’addiction, selon la définition d’Aviel Goodman[9], est le processus par lequel est réalisé un comportement qui peut avoir pour fonction de procurer du plaisir et de soulager un malaise intérieur et qui se caractérise par l’échec répété de son contrôle et sa persistance en dépit de ses conséquences négatives. Cette définition peut également s’appliquer au processus que symbolise l’épopée d’Ulysse. On peut comparer le voyage d’Ulysse à l’itinéraire d’un addict à la drogue.

Le retour d’Ulysse est jalonné d’invitations à l’oubli notamment sous la forme de pseudo « vies bonnes », disposées par Poséidon, lequel fait tout son possible pour qu'Ulysse perde la mémoire de son identité et cesse d'avoir conscience du sens même de sa vie. On peut dire ici que Poséidon symbolise les pulsions qui, nous dit Spinoza, nous égarent de la vérité sur nous mêmes et le monde.

Dans l’« Éthique », l’ouvrage majeur de Spinoza, celui-ci insiste sur le rôle aliénant des pulsions lorsqu’elles nous gouvernent à la place de la Raison. Elles nous induisent en erreur et, déterminant notre conduite, elles nous manipulent et introduisent la servitude jusque dans notre identité même : « J'appelle Servitude l'impuissance de l'homme à gouverner et réduire ses affections ; soumis aux affections, en effet, l'homme ne relève pas de lui-même, mais de la fortune, dont le pouvoir est tel sur lui que souvent il est contraint, voyant le meilleur, de faire le pire. »[10]

Poséidon cherche à rendre Ulysse addict à ses pulsions. La répétition des invitations à l’oubli et de leur aspect séduisant ou cauchemardesques est comparable aux pulsions répétitives qui incitent un toxicomane à prendre un produit de façon continue ou périodique afin de retrouver certains effets psychiques, voire d’éliminer le malaise de la privation[11].

Intoxiqué, Ulysse est tenté d’oublier la promesse qu’il s’était faite à lui-même de se retrouver lui-même. Calypso et son île cherchant à retenir Ulysse avec la promesse d’immortalité et d’éternelle jeunesse représentent les effets psychiques et récurrents de la drogue dont il est devenu dépendant.

Comme le toxicomane s‘extrayant de ses hallucinations et mesurant l’importance de sa dépendance, Ulysse pleure Ithaque son paradis perdu. Grâce à l’intervention de Zeus, Ulysse parvient à reconnaître sa dépendance au faux-semblant du paradis de Calypso pour ce qu’elle est : une identité détournée d’elle-même. C’est parce qu’il peut s’écarter de ce faux lui-même qu’il peut reprendre son voyage vers la vérité de lui-même. C’est en s’affranchissant de son personnage (ce faux soi-même qui agit comme une drogue) que la personne peut envisager de se retrouver elle-même. Pour regagner son identité de personne (se désintoxiquer) Ulysse doit maitriser sa pulsion à se perdre dans l’oubli (le paradis artificiel) qui l’identifie à son personnage.

Le départ de l’île paradisiaque de Calypso représente le début de sa période de sevrage. Le but d’Ulysse est redevenu clair : retrouver son royaume et les siens, la vérité de son être. Mais on sait que le sevrage ou la désintoxication n’est pas le traitement, elle n’est que la négation de la fuite en avant dans les paradis artificiels. C’est pourquoi après le départ de l’île de Calypso, Ulysse rencontrera encore des obstacles, c’est-à-dire des difficultés à s’arracher à ses pulsions de toxicomane.

Débarqué sur Ithaque, Ulysse découvrira les manœuvres des nombreux prétendants à son trône. Par ruse il parviendra à les vaincre, c’est-à-dire à reconquérir son indépendance et regagner son identité véritable. Retrouver une identité perdue est comme se libérer d’une addiction, une addiction à être un autre que soi-même.

La problématique de la perte d’identité pose la question de l’aliénation de soi par soi et de la liberté.

La quête de l’identité perdue en quatre temps

On peut distinguer quatre moments essentiels dans l’épopée d’Ulysse.

La chute dans l’errance

La guerre terminée Ulysse entreprend son voyage de retour chez lui. Un voyage de retour périlleux, certes, mais qu’il a les moyens d’affronter avec son équipage. A ce stade, Ulysse ne s’est pas piégé lui même dans un autre que lui-même.

C’est la mutilation infligée au Cyclope Polyphème et l’orgueil d’Ulysse qui transforment le voyage en errance. Prisonnier du brutal Cyclope qui ignore les lois de Zeus et les coutumes des hommes, Ulysse prétend tout d’abord s’appeler Personne. Cette ruse le sauve momentanément. Mais après avoir aveuglé Polyphème pendant son sommeil et croyant avoir échappé à tout péril, Ulysse, railleur, révèle son véritable nom au Cyclope. Erreur aux terribles conséquences : le Cyclope peut alors lancer sa fatale malédiction en sollicitant contre son ennemi toute la puissance de son père Poséidon[12]. Poséidon, le dieu des mers qui est aussi l'« ébranleur du sol », cherchera à venger son fils en ébranlant la substance même de la quête d’Ulysse. Obstacles terrifiants et paradis de substitution visent à détourner indéfiniment Ulysse du chemin de son « lieu naturel », et « lorsqu'on emploie trop de temps a voyager, on devient enfin étranger en son pays »[13].

Ainsi, la quête d’identité peut se piéger elle-même dans une logique de fuite en avant sans fin. Poséidon créé les conditions d’une quête-fuite-en-avant, une quête du vide, hors du sens. A ce stade, le voyage d’Ulysse n’est plus qu’errance.

La clairvoyance libératrice

Pour regagner sa véritable identité Ulysse doit oublier les invitations répétées à oublier le chemin du sens. Il doit retrouver le chemin du retour vers soi. Ce retour vers soi n’est pas une mémoire ou connaissance de soi au sens lockéen[14], c’est une « sortie de l’oubli » au sens grec de dévoilement de la vérité, au sens d’Alètheia[15]. La quête d’identité est le processus d’oubli d’une fuite en avant.

Cette période d’errance d’Ulysse met en évidence l’opposition entre identité véritable et identité illusoire qui nous font confondre notre personne avec notre personnage : la quête d’identité est jalonnée de faux-semblants qui se présentent comme des substituts de notre « lieu naturel ». La perte d’identité est fondamentalement aliénation de soi. Pour reprendre le chemin de son « lieu naturel », il faut qu’Ulysse reconnaisse la non-vérité du faux-semblant pour ce qu’elle est.

Chaque soir, contemplant l'océan sur l’île paradisiaque de Calypso, Ulysse pleure sur l’aliénation qui le pousse à l’indécision : doit il céder aux invitations pressantes de Calypso ou reprendre son errance ? Il hésite. Ce n’est que l’intervention d’Athéna et de Zeus qui lui permettra de sortir de l’indécision. Cette intervention est un moment clef, c’est le moment d’une clairvoyance décisive qui libère Ulysse de l’indécision en même temps qu’elle lui permet de reconnaître son chemin véritable. La quête d’identité exige de se libérer de l’indécision concernant le chemin de vérité sur soi. Grâce à l’intervention de Zeus, Ulysse comprend qu’on peut «mourir d'être immortel» (Nietzsche) : céder aux promesses d’immortalité et d’éternelle jeunesse —la perpétuelle répétition de soi— de Calypso, marquerait à la fois la fin de sa quête et de son identité véritable, c’est à dire de lui-même. La deuxième période de l’errance d’Ulysse se termine sur cet acte de clairvoyance libérateur.

La déconstruction de la dépendance

Ayant occulté ce qui le détournait du chemin vers son lieu naturel, Ulysse peut voir clairement ce chemin. « Malheur ! » s’exclame Poséidon « les dieux ont donc changé leur attitude envers Ulysse, […] ! Le voilà presque en terre phéacienne, où le destin, au comble de malheur qui l’attendait, l’arrachera ! […] »[16]. Le destin d’Ulysse le « … porte vers son lieu propre,… »[17], là est le véritable sens de sa vie.

Luc Ferry voit dans l’odyssée d’Ulysse une allégorie de la quête de la sagesse et de la « vie bonne », au sens d’une vie en harmonie avec les siens et l’ordre du monde[18]. La quête de l’identité passe par la quête du sens. Trouver sa place dans l'ordre cosmique c’est trouver son « lieu naturel ». La quête de la sagesse est à la fois quête d’une manière de se penser et quête d’un art de vivre. Dès qu’il a compris quel est son chemin, Ulysse n’est plus dans l’errance. Il peut désormais donner un sens à son voyage, c’est-à-dire à sa vie.

« Mais », promet Poséidon, « il aura encore, par ma foi, son poids d’ennuis ! »[19]. En effet, il ne suffit pas à Ulysse d’avoir pris conscience du chemin à prendre, le poids des incitations à l’oubli persiste. C’est le sens des nouvelles épreuves qui l’attendent après son départ de Calypso. Il reste en lui-même un obstacle à pleinement se retrouver : sa dépendance à l’oubli. Il ne suffit pas au fumeur de décider d’arrêter de fumer pour qu’immédiatement il n’en éprouve plus l’envie. Malgré sa décision il reste dépendant, mais dépendant conscient. Si l’intervention de Zeus a été la condition de la sortie de l’indécision, ce qui la suit est la décision d’Ulysse elle-même. Par conséquent il convient de désactiver tout ce qui peut empêcher la décision prise de se réaliser, et en tout premier lieu la dépendance à l’oubli du motif de la décision.

La quête de l’identité suppose à la fois clairvoyance et rejet de ses addictions à l’oubli de sa quête.

L’harmonie retrouvée

Libéré des addictions à l’oubli de son « lieu naturel », Ulysse a rejoint Ithaque. Il doit maintenant reconquérir son royaume pour réintégrer sa famille redevenir le maître chez lui. L’identité retrouvée est comme la renaissance de son unicité et de son unité. Ulysse est à la fois dans la réappropriation de son être propre et dans la redécouverte du vrai sens de sa vie. Il était précédemment dans une phase de déconstruction des addictions à l’oubli de sa quête, il est maintenant dans une phase de reconstruction de son harmonie propre et de son art de vivre.

Locke associait déjà la problématique de l’identité à la question de l’art de vivre : « Tout être intelligent capable de ressentir du bonheur ou du malheur nous accordera qu'il y a quelque chose qui est lui-même dont il se soucie et qu'il voudrait rendre heureux »[20]. De même pour Ricœur, l'identité narrative comme mise en ordre du vécu est le processus transformateur qui en dégage la cohérence et le sens. Arendt conçoit l’identité sous la forme de l’histoire achevée d’une vie qui donne explicitement un sens à la vie d’un individu. A l’inverse, Finkielkraut intitule son livre « L’identité malheureuse » pour dire que la perte d’identité relève à la fois du non-sens et de l’infortune.

Interpréter l'odyssée d'Ulysse comme une quête d'identité, fait de cette quête une démarche philosophique. Philosophie prise au sens que la Grèce ancienne donnait à ce mot : « amour de la sagesse », c’est-à-dire à la fois quête d'un savoir et apprentissage de la vie. 

Jean-Claude Marot, janvier 2015. 


[1] John Locke, « Essai sur l’entendement humain », II, XXVII, § 9 et 10 (1690)

[2] Paul Ricœur, in J.-F. de Raymond, Les Enjeux des droits de l’homme, Paris, Larousse, 1988, p. 236-237

[3] Hannah Arendt, « Condition de l’homme moderne », Calmann-Lévy (coll. Agora), Paris 1961, p. 217-218

[4] Quiddité : « ce qui fait qu’un être est ce qu’il est », selon les Lettres Philosophiques de Voltaire [wiktionary.org/wiki/quiddité]

[5] Aristote, « Physique », A, 4, 212 a 21-22

[6] Aristote définit le lieu comme « le contenant premier de ce dont il est le lieu » (Aristote, « Physique », A, 4, 212 a 21-22)

[7] Olivier Estiez, « Poséidon et les errances d’Ulysse », Bibliothèque Nationale de France, 2006 [expositions.bnf.fr/homere/arret/10.htm]

[8] Jacques Hochmann « Histoire de l’autisme » Odile Jacob, 2009

[9] Aviel Goodman, « Addiction : definition and implication ». Brit J Addict 1990, 85 : 1403-1408

[10] Baruch de Spinoza, « Éthique », Tome II, préface pp.1-2, trad Ch. Appuhn, Garnier Frères Edit., Paris 1905

[11] Cf. la définition de la dépendance, OMS 1964

[12] Olivier Estiez, « Poséidon et les errances d’Ulysse », Bibliothèque Nationale de France, 2006 [expositions.bnf.fr/homere/arret/10.htm]

[13] René Descartes, « Discours de la méthode », éd. Union Générale d'Édition, 10-18, partie 1, p. 28, Paris 1963

[14] Pour Locke, l’identité personnelle d’un individu se résume à la représentation qu’il a de lui-même à travers la mémoire qu’il a de lui-même ( Locke, Essais, II, XXVII, § 9 et 10).

[15] Vérité au sens de dévoilement ; étymologiquement, Alètheia, qui signifie littéralement « hors de la Léthé (oubli) » est un « Événement », évènement de sortie de l'oubli qui n'est absolument pas réductible au résultat de cet évènement.

[16] Odyssée, V, 286-290.

[17] Aristote, « Physique », A, 4, 212 a 21-22.

[18] Luc Ferry, « La vie bonne est-elle compatible avec une vie longue ? » Assemblée Nationale, Groupe d'Étude Parlementaire sur la Longévité, Compte rendu de la réunion  du mardi 1er décembre 2009. [ilcfrance.org/realisations/docs/2009/GEPL_CR_Ferry.pdf]

[19] Odyssée, V, 286-290.

[20] John Locke, Essai sur l’entendement humain, Livre 2, ch. 27, § 25 (1690)