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Dans l’Odyssée, la proposition suprême de Calypso à Ulysse place celui-ci devant une alternative ultime : cesser sa quête d’identité pour une existence de rêve (immortalité et éternelle jeunesse), ou poursuivre sa quête et accepter les conditions d'existence qui vont avec son identité réelle (se retrouver lui-même en retrouvant les siens et son royaume, et accepter son existence de mortel).

Démarche éthique ou morale ?

Dans la raison de choisir, il y a une alternative dans l'alternative : soit le motif du choix est de nature pragmatique, soit il est fait au nom de principes. Autrement dit, le choix est soit de nature éthique soit de nature morale.

Le choix éthique

Prenons d'abord la motivation éthique. L'éthique, selon la définition d'André Comte-Sponville, « résulte de l'opposition du bon et du mauvais considérés comme valeurs relatives [et] répond à la question « Comment vivre ? » [...] C'est un art de vivre. [qui] tend […] vers le bonheur et culmine dans la sagesse. »[1]

Pour conserver la présence d'Ulysse, Calypso lui offre d’accéder à l’immortalité et d’être en plus doté à jamais de la jeunesse. Ce qui pour Ulysse représente la répétition perpétuelle de l'état dont il jouit sur l'île, son identité présente. L'autre alternative qui s'offre à Ulysse est le retour chez lui pour retrouver son harmonie perdue en sachant que s’ajuster à sa condition humaine c'est en même temps accepter la mort et vaincre ses peurs[2].

Le choix d'Ulysse de poursuivre sa route peut être fait pour des raisons essentiellement pragmatiques. Il peut ne voir dans le choix de l'offre de Calypso que le choix d’un bénéfice illusoire (comment penser que la déesse ne finira pas par se lasser du mortel Ulysse, bien qu'il conserve toute sa jeunesse ?). A cette illusion il peut lui paraître préférable d'opposer les avantages d’une réalité connue, même si celle-ci ne comporte pas que des éléments positifs. Le « bon » choix dans ce cas là sera celui du réel à la place du rêve, de la vérité à la place de l'illusion, de la lumière à la place de l'ombre, dirait Platon. Ainsi, le problème qui se pose à Ulysse est de savoir distinguer entre le bon (le réel, la vérité) et le mauvais (le rêve, l'illusion) choix. Ce choix est de nature éthique,

Mais une autre question vient à l'esprit : Ulysse a t-il réellement le choix ? Trouver son « lieu naturel », trouver l'harmonie avec soi et les siens c'est, pour les grecs anciens, trouver sa place dans l'ordre cosmique. Ceci suppose que l'ordre cosmique nous préexiste et, donc, détermine notre place dans l'ordre naturel et la place de nos actes dans l'enchainement général des causes et des effets. Autrement dit, le choix d'Ulysse n'aurait que l'apparence d'un choix.

C'est la thèse de Spinoza[3] pour qui le contingent n'existe pas : « Dans la Nature, il n'existe rien de contingent, mais tout est déterminé par la nécessité de la nature divine à exister et à agir selon une modalité particulière »[4]. Pour Spinoza, il n'y a pas d'effet sans cause (principe de raison) et la nature s'oriente spontanément vers l'effet optimal, condition de « compossibilité »[5] (principe du meilleur). Pour Spinoza le monde est tel une gigantesque machine qui serait son propre moteur. Tout étant nécessaire selon cette perspective, la capacité de choisir, le libre arbitre, n’est qu’une illusion.

La vraie liberté, selon Spinoza, n'est pas dans le libre arbitre, elle réside seulement dans l’« intelligence de la nécessité ». C'est la perspective de ce que Spinoza appelle le « troisième niveau de connaissance » à laquelle seul le sage parvient. C’est aussi le point de vue de Dieu. Rappelons que le Dieu de Spinoza n’est ni personnel ni transcendant, il se confond avec le monde et la nature. Il n’y a pas de vérité transcendante. Comme Dieu, le sage est celui qui parvient à déchiffrer les actions des hommes comme s'il s'agissait de phénomènes naturels. L' « intelligence de la nécessité » permet au sage de vaincre la peur de la mort. Seul celui qui a vaincu la peur de la mort est libre et en parfaite harmonie avec lui-même, la Nature et Dieu.

Le choix moral a t-il un sens ?

André Comte-Sponville appelle « morale » « le discours normatif et impératif qui résulte de l'opposition du Bien et du Mal considérés comme valeurs universelles et absolues. C'est l'ensemble de nos devoirs. La morale répond à la question « Que dois-je faire ? ». Elle se veut une et universelle. Elle tend vers la vertu et culmine dans la sainteté. »[6]

Selon la perspective spinoziste, du point de vue du sage —celui qui est parvenu à réduire totalement l'écart avec lui-même, avec le monde et avec Dieu— le jugement moral est insensé, car en l'absence de libre arbitre il n'y a pas de responsabilité et pas de choix entre bien et mal moral : « l'homme n'est pas un empire dans un empire : il n'est qu'une partie de la nature dont il suit l'ordre ... »[7]. Pour le sage, tout est nécessaire donc tout est parfait et réciproquement. Par contre l'homme qui n'habite pas complètement son identité —et donc la sagesse— fait la distinction entre le bien et le mal. Il suffit d'avoir l'intelligence de la nécessité, il suffit de comprendre pour ne pas moraliser. Contrairement à l'ignorant, le sage est celui qui a la capacité de se positionner « par delà le bien et le mal »[8]. Niant toute idée de valeur morale, à ce niveau le spinozisme est un parfait nihilisme.

Cependant, la perspective spinoziste soulève plusieurs questions, dont certaines plutôt embarrassantes. En effet, si on se conforme strictement à la logique du système spinoziste, Staline, Hitler, Pol Pot … qui torturent et assassinent leurs semblables, font partie de la nature comme la foudre, les tornades, les tremblements de terre qui causent de nombreuses victimes humaines. Ils ne sont pas blâmables car leurs actions étant des phénomènes naturels elles sont ontologiquement parfaites et moralement neutres.

D’autre part, on sait que la non-contradiction d'un système formel, comme l’implique la théorie de l'immanence du système-monde de Spinoza, ne trouve pas sa justification à l'intérieur du système. C'est ce que démontre Kurt Gödel[9] avec son théorème de l'incomplétude. Donc, l'avènement de l'intelligence de la nécessité qu'incarne le Sage Spinoziste ne peut se concevoir sans sortir du système-monde. La preuve de l'immanence ne peut être apportée sans le recours à la transcendance.

Enfin, nous dit Comte-Sponville, s’il « n’y a pas de morale du point de vue de Dieu, [il] n’y a pas non plus d’humanité sans morale »[10]. Le discours moral est donc incontournable. Du point de vue du sage spinoziste il n’y a ni bien ni mal moral. Cette faculté prêtée au sage en fait l’égal de Dieu. Bien qu’immanente, la sagesse est donc par définition inatteignable. Elle ne peut rester qu’un idéal et le bien comme le mal gardent tout leur sens.

Identité et conflit de valeurs

L'épisode Calypso peut alors aussi s’interpréter sous un angle moral. Sous cet angle l’épisode Calypso apparaît comme la mise en scène d'un conflit entre deux visions de l’existence, c'est-à-dire comme la mise en scène d’un conflit de valeurs. Ulysse est face à l’alternative suivante : d’un coté, il y a la valeur que représentent la situation et le mode de vie actuels, de l’autre il y a la valeur de l’amour des siens et de son royaume.

Face à l’offre fantastique de Calypso, Ulysse ne se reconnait pas. Moralement, il ne s'y retrouve pas, l’art de vivre que lui propose Calypso devrait se faire au détriment des siens. Ce n'est pas un mode de vie pour lui, il n'y sera pas lui-même. Vue sous l’angle moral, l’harmonie avec soi-même devient accord moral avec soi-même, honnêteté avec soi-même. Cette honnêteté avec soi-même est le fondement de l’estime de soi. L'honnêteté avec lui-même incite Ulysse à faire le choix de retrouver les siens et son royaume, c'est-à-dire de retrouver à la fois son identité (un plein accord moral avec lui-même) et l’art de vivre qui lui est associé. Ce choix est, pour lui, conforme au véritable sens à sa vie.

On peut ainsi conclure que, si choisir d'être honnête avec soi-même c'est en même temps choisir un art de vivre, choisir un art de vivre (exemple : celui qu'offre Calypso) n'est pas nécessairement compatible avec l‘estime de soi. De fait, on connait de nombreux exemples d'individus qui, à un moment de leur vie, ont fait le choix d'une existence apportant richesses et paillettes, et qui, se trouvant un jour face à eux-mêmes décident de rompre totalement avec le personnage qu'ils s'étaient ainsi construit. Ils abandonnent alors ce mode de vie plein de fastes pour pouvoir se retrouver et retrouver en même temps un sens à leur vie. Certains, comme Brigitte Bardot, choisissent de se retirer du monde où sévit la drogue du paraître, d’autres comme Marilyn Monroe ou Dalida choisissent leur retrait radical d’eux-mêmes et de ce monde.

Il y a des modes de vie qui ne coïncident pas nécessairement avec l'estime de soi, l’harmonie avec soi-même. Ulysse comprend qu'en cédant à la tentation d’être immortel, il cesserait d’être un homme[11]. Il y a des « bons » choix (par exemple une « bonne » situation) qui ne sont pas toujours des choix dignes (qui procurent l’estime de soi). Mais un choix digne, dans la mesure ou il implique le plein accord moral avec soi-même, est un gage d’équilibre et de sérénité, quel que soit le mode de vie qui l’accompagne. L’éthique n’est pas la morale mais la morale comporte toujours une éthique.

La problématique de l'éveil

Dans la philosophie bouddhiste, l’éveil est la clef de la sagesse. L’éveillé désigne le buddha. L’œil de l’éveillé, c’est la visibilité du visible et l’œil du dharma[12]. Quand « l’éveillé expose le dharma », c’est « le dharma qui expose l’éveil(lé) »[13].

On peut comparer la parenthèse du séjour d'Ulysse sur l'île de Calypso à un long sommeil dans lequel la déesse l'aurait plongé, sommeil durant lequel les mauvais rêves (souvenir d'un « chez soi » perdu) se mêlant au rêves merveilleux (toutes les merveilles de l'île) engendrent le cauchemar de l'indécision. L'intervention de Zeus donne le signal du réveil.

Par rapport au sommeil d'Ulysse, Zeus a la même fonction que le métalangage[14] par rapport au langage. Tant qu'elles restent à l'état d'alternative les deux valeurs qui s'opposent restent à l’état de paroles de rêve. Or le rêve est discours dénué de métalangage. En effet, pour trouver le sommeil si je pense « il faut que je dorme », je ne trouve pas le sommeil. Si, plongé dans le sommeil je prend conscience que je suis en train de rêver, je sors du rêve, je me réveille. Le sommeil, le rêve, excluent tout métalangage. Inversement, le surgissement du métalangage (je prend conscience que je suis en train de rêver) provoque l'éveil.

Zeus est ce métalangage qui extrait Ulysse du cauchemar de l'indécision par l'éveil. L'éveil d'Ulysse lui donne accès à la clairvoyance, ce qui va lui permettre de se libérer de l'indécision et lui ouvrir la voie de la vérité. 

Jean-Claude Marot, janvier 2015.



[1] André Comte-Sponville, « Différence entre morale et politique » (extrait de la conférence Morale, éthique et politique) [beauvillard.net/wp-content/uploads/2013/06/Ethique%20et%20Morale.pdf]

[2] Luc Ferry, « La vie bonne est-elle compatible avec une vie longue ? » Assemblée Nationale, Groupe d'Étude Parlementaire sur la Longévité, Compte rendu de la réunion  du mardi 1er décembre 2009.[ilcfrance.org/realisations/docs/2009/GEPL_CR_Ferry.pdf]

[3] Luc Ferry, « Spinoza et Leibniz : Le bonheur par la raison », Flammarion, Coll. « Sagesses d'hier et d'aujourd'hui » (2012)

[4] Baruch de Spinoza, « Éthique », trad. Robert Misrahi, PUF, 1990, p.85

[5] Possibilités compatibles entre elles

[6] André Comte-Sponville, « Différence entre morale et politique » (extrait de la conférence Morale, éthique et politique) [beauvillard.net/wp-content/uploads/2013/06/Ethique%20et%20Morale.pdf]

[7] Éthique, I, 29

[8] Friedrich Nietzsche "Par-delà bien et mal" ed. Folio, Coll. Folio essais (1987)

[9] Jean-Paul Delahaye, « L'infini est-il paradoxal en mathématiques ? », Pour la Science - N° 278 décembre 2000

[10] André Comte-Sponville, « Différence entre morale et politique » (extrait de la conférence Morale, éthique et politique) [beauvillard.net/wp-content/uploads/2013/06/Ethique%20et%20Morale.pdf]

[11] Luc Ferry, op. cit.

[12] Dans la pensée bouddhiste, le dharma désigne à la fois la loi de conditionnement des phénomènes, les états de chose régis par cette loi et l’enseignement qui les expose.( Pierre Nakimovitch, « Identité et non-dualité », in Revue « la célibataire » Numéro 6 - printemps-été 2002 « L'identité comme symptôme » p. 74)

[13] Shôbôgenzô, Busshô [De la bouddhéité] In Terada Tôru, Dôgen, Tôkyô, Nihonshisôtaikei, Iwanamishoten, 1980. Cité par Pierre Nakimovitch, op. cit.

[14] Langage qui a pour objet un autre langage (Hjelmslev, L. (1971). « Prolégomènes à une théorie du langage », suivi de « La structure fondamentale du langage », Trad. de l’anglais par Anne-Marie Leonard. Nouv. éd. Paris: Les Editions de Minuit, coll. Arguments. (1ère éd. 1968), 144-175)