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Avant de pouvoir retrouver notre « lieu naturel »[1] —l’estime de soi— il faut, comme Ulysse, franchir de nombreuses embuches et s’affranchir de ce qui fait illusion. Cette situation rappelle un peu ce que Platon met en scène dans le mythe de la caverne. Que dit cette allégorie ? Ce que nous pensons à priori connaître du réel n’est en fait que l’ombre de cette réalité véritable, une image (mimésis) de la réalité projetée sur le fond de la caverne, l’opinion (doxa). Pour chercher la vérité, il faut savoir détacher son regard de ces images, qui n’ont d’autre valeur que de constituer des indices de la réalité, et se tourner vers la lumière qui illumine le réel[2].

La voie du sens

Le retour sur soi chemin du retour à soi

Pour trouver la réalité sur soi, voir le « Soi » en pleine lumière, il faut détacher son regard de l’ombre de soi. L'être humain est, dit Heidegger, le seul « étant » disposant d'une ouverture à son propre être. Pour un individu, cette ouverture est ouverture sur la rencontre de soi avec Soi : son identité. Le retour sur soi est le chemin du retour à soi.

Il n’y a pas d’identité sans questionnement de celle-ci. Dans l'Apologie, Platon fait dire à Socrate : « La vie qui n'est pas examinée ne mérite pas d'être vécue.» Et, comme nous l’avons vu précédemment, l’identité comme « vérité de l’être » donne du sens à la vie. Identité et sens de la vie sont indissociables de leur examen. Un « Soi » qui n’est pas questionné est un « Soi » qui se dissout dans l’identité pour autrui, dans la doxa, dans l’opinion sur soi qui n’est que la non-vérité de soi. La dignité d’une vie commence par son propre examen.

Si le disciple accepte de répondre aux questions du maitre socratique, c'est parce que ces questions, il les faits siennes. C'est d’ailleurs parce qu'il reprend les questions de Socrate à son compte qu'on peut le dire disciple de Socrate. Les questions de Socrate deviennent des questions que le disciple se pose à lui-même. Comme Descartes dans son poêle, le disciple de Socrate ne se retrouve donc que face à lui-même.

Le métalangage condition du dévoilement

Socrate dialoguant avec ses disciples, ne prétend pas leur enseigner la vérité. La dialectique du maitre socratique est capable d'accoucher les esprits mais pas d'engendrer la vérité en eux. Dans cette dialectique il faut distinguer la fin et les moyens. Le moyen c’est la méthode d’accouchement, la maïeutique. Elle est du ressort du maitre socratique. La fin c’est l’atteinte et l’acceptation de la vérité, elle est toute entière sous la responsabilité et le fait propre au disciple.

Dans l’interrogation de soi-même, le « Soi » qui interroge est dans la même position que le maitre par rapport au disciple. Il est le miroir du maitre. Ainsi le « Soi » se dédouble provisoirement en maitre et disciple et le maitre n’est que l’occasion pour le disciple de s’interroger sur lui-même. Comme Ulysse qui, en se détachant du personnage qu’il était avec Calypso, peut reprendre son voyage vers la vérité de lui-même, le disciple doit oublier une partie de lui-même pour accueillir les questions du maitre. Mais le maitre doit également oublier son amour propre pour ne pas imposer sa vérité au disciple —c’est-à-dire pour ne pas s’imposer comme fin— et pour n’être que questionnement de celui-ci —c’est-à-dire, n’être qu’un moyen pour le disciple—. Dit autrement, le maitre ne doit pas être la parole du disciple sinon il se confondrait avec lui, il doit rester le regard extérieur sur la parole du disciple. Le maitre est métalangage par rapport à la parole du disciple.

Le maitre n’est pas la vérité il n’est que la condition de la vérité, tout comme le voyage d’Ulysse n’est que la condition de son retour. Ulysse n’atteindra Ithaque qu’à la condition de ne pas considérer le voyage comme une fin en soi.

Si le maitre socratique ne cherche qu’à accoucher les esprits de la vérité, c’est, nous dit Socrate, que le disciple possédait déjà en lui cette vérité, comme un bien propre. Par l’éveil du souvenir dans le disciple, le maitre écarte le disciple de lui-même et ce que le disciple apprend par cet écart, il l’apprend sur lui-même. Comme le métalangage dans le rêve est dévoilement de l’éveil, l’écart de soi-même est moyen de dévoilement de la vérité sur soi-même.

La voie de l’erreur

Or, en tout premier lieu, ce que les questions de Socrate révèlent au disciple ce sont ses erreurs. Ce n’est pas la vérité que révèle l’écart du disciple à l’égard de lui-même, c’est sa non-vérité qui est révélée et le disciple comprend que cette non-vérité est de son fait. La question du maître, nous dit Kierkegaard, « est cause que le disciple se souvient d'être la non-vérité et de l'être par sa propre faute »[3]. Le disciple découvrant qu’il est la cause de sa propre aliénation dévoile du même coup le chemin de son identité profonde, le chemin de la vérité de son être.

En même temps qu’il prend conscience de son aliénation, Ulysse redécouvre la voie vers son « lieu naturel ». C’est en se découvrant comme non-vérité que le disciple s’affranchit de ce qui n’est qu’opinion sur lui-même. Par cette découverte le disciple comprend qu’il a en même temps la capacité de s’arracher à la dépendance de l’erreur. Comme Ulysse comprenant qu’il peut s’arracher à l’emprise de Calypso, se comprend libre de retrouver le chemin de son identité, le disciple retrouve la clairvoyance et la capacité d’être l’auteur de cette clairvoyance. L’identité est dévoilement performatif[4] de Soi pour soi.

Bien avant le Cogito de Descartes, Saint Augustin avançait déjà sa certitude[5] : « Si je me trompe, je suis; car celui qui n’est pas ne peut être trompé, et de cela même que je suis trompé, il résulte que je suis. Comment donc me puis-je tromper, en croyant que je suis, du moment qu’il est certain que je suis, si je suis trompé ? Ainsi, puisque je serais toujours, moi qui serais trompé, quand il serait vrai que je me tromperais, il est indubitable que je ne puis me tromper, lorsque je crois que je suis. »[6]

De l’introspection cognitive à l’introspection morale

La quête de consistance

En mathématiques on dit qu’une théorie est consistante si elle est non contradictoire, autrement dit cohérente. A l’inverse, l'inconsistance est de pouvoir démontrer une chose et son contraire. La quête d’identité peut se présenter comme une quête de consistance à double titre : éthique et/ou morale

L'avocat qui défend un criminel notoire sera un bon avocat s'il sait trouver les mots et les articles du droit qui permettent de convaincre le jury de l'innocence de son client. Il sera en harmonie avec son personnage social parce qu'en harmonie avec l'éthique de sa profession. Il ne sera pas forcément en harmonie avec lui-même d’un point de vue personnel. Il sera éthiquement consistant mais moralement inconsistant.

A l’inverse, l’avocat qui accepte de ne défendre que les individus dont il est persuadé de l’innocence aura peut-être des difficultés sur le plan professionnel mais sera plus en accord avec lui-même que celui qui cherche et parvient à prouver l’innocence du criminel dont il est convaincu de la culpabilité. Il sera éthiquement et moralement consistant.

Un choix éthique, selon Jean-Claude Ameisen[7], est un « choix libre et informé ». L’identité sociale, issue d’un tel choix, relève exclusivement de la consistance éthique laquelle concerne plus l’identité du personnage que l’identité de la personne.

L’identité personnelle relève, quant à elle, de la consistance morale, la cohérence pleine et entière avec soi-même. Cette cohérence là apparaît, tel dans notre exemple précédent, plus profonde et plus forte —en un mot « plus » consistante— que celle qui caractérise l’identité sociale.

La consistance éthique se distingue de la consistance morale comme l’introspection cognitive se distingue de l’examen de conscience.

La voie de l’examen de conscience

La connaissance critique de soi peut se décliner selon deux axes : d'une part, l'identification et la reconnaissance de ses erreurs, et, d'autre part, l'identification et la reconnaissance de ses manquements. On ne fait pas toujours cette différence. Ainsi, lorsque Kierkegaard note : « cet état d'être la non-vérité et de l'être par sa propre faute quel nom lui donner ? Appelons le péché »[8], il semble placer sur le même plan la distinction entre le vrai et le faux et la distinction entre le bien et le mal, le cognitif et le moral, l’erreur et le manquement.

Prenons un exemple. Marc, qui est un « lève-tôt » doit réveiller son épouse à 6h00, car aujourd'hui elle prend son travail plus tôt. Pourtant réveillé depuis 5H00, Marc oubli de faire ce que lui a demandé son épouse. Son erreur : n'avoir pas pris la précaution de programmer le réveil de son épouse. Son manquement : son absence d'attention à son épouse.

En termes de cohérence avec soi, la réponse à l'erreur est la rigueur, la réponse au manquement est l'estime de soi. Alors que l’introspection critique permet d’interrompre l’errance cognitive ou éthique et achemine vers la rigueur, l’examen de conscience constitue la voie par laquelle s’interrompt l’errance morale qui achemine vers l’estime de soi.

Voici un autre exemple. Le journaliste et historien Alexandre Adler explique qu’au sortir de la période sombre du nazisme l'Allemagne a procédé à son examen de conscience, et « tout d'un coup une société civile toute entière a pris le dessus sur ses pires pulsions, [...] tout d'un coup tout un peuple a découvert que le bonheur pouvait être une idée neuve. Il n'a pas honte de lui, il ne se déteste pas et ne déteste pas ce qu'il y a de populaire en lui, il n'a pas d'ambition de puissance et les allemands en sont profondément heureux […] c'est une chose que la philosophie et la culture traditionnelle allemande ne les avait pas habitués à penser. »[9]

L’examen de conscience du peuple allemand lui a ouvert la porte d’une identité renouvelée. Confronté à un conflit de valeurs, cet examen de conscience n’a pas mené le peuple allemand à la quête d’une identité perdue. Il s’est au contraire traduit pour l’Allemagne par un renoncement à ses manquements antérieurs qui lui a permis de s’accomplir dans la démocratie. L’Allemagne a changé mais c’est toujours l’Allemagne. Elle n’a fait que se délivrer, comme on dit, de ses « vieux démons », et, ce faisant, elle s’est ouvert le chemin d’un autre « telos »[10]. C’est un retour « chez soi-accomplissement » plutôt qu’un retour « chez soi » du genre « c’était mieux avant ». En procédant à « la liquidation de l'esprit du nazisme. L'Allemagne démocratique a pris sa revanche définitive »[11]. Son identité s’est trouvée ressourcée par une inversion totale des valeurs. Ce qu’Adler décrit ici, c’est l’histoire d’une conversion[12] qui aboutit à la transformation morale de tout un peuple. Le processus de conversion ne vise pas à changer d’identité, il ne vise pas à rompre l’harmonie avec soi-même et le monde mais au contraire à la renforcer qualitativement.

Dans tout processus de conversion la clef se trouve dans une inversion du sens. Dans la conversion bouddhiste, par exemple, le soi individuel n’est convoqué que pour être récusé et abandonné, car, dans la pensée bouddhiste, c’est la condition pour trouver sa place dans l'ordre cosmique[13].

L’inversion de « télos » est la clef d’un processus d’accomplissement de l’identité. L’examen de conscience par lequel débutent les « Exercices Spirituels » d’Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites, s’inscrit dans un tel processus de conversion. Cet examen de conscience a l’ambition d’exfiltrer le « Moi » du mal qui obscurcie son discernement pour l’ouvrir ainsi à la voie d’une inversion de « telos ».

 

Jean-Claude Marot, janvier 2015.


[1] Au sens que lui donne Aristote

[2] Mais on ne voit jamais directement la vérité de la vérité, on ne voit jamais la lumière elle-même, on ne la voit qu’indirectement à travers ce qu’elle illumine. 

[3] S. Kierkegaard, « Riens philosophiques », Gallimard 1948, p.57

[4] Performatif : qui réalise une action par le fait même de son énonciation. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) [cnrtl.fr/definition/performatif]

[5] Ce raisonnement contient le germe d’où sortira, douze siècles plus tard, le Cogito, ergo sum et toute la philosophie moderne.

[6] Saint-Augustin « Cité de Dieu » - Livre 11

[7] Jean-Claude Ameisen, président du Comité National d’Éthique, émission « Bourdin direct » BFM TV 15/12/2014.

[8] Sœren Kierkegaard, « Riens philosophiques », Gallimard 1948, p.57

[9] Alexandre Adler dans l'émission « Pourquoi nous n’aimons pas Merkel », C dans l'air, France 5 11/12/2014

[10] Telos, du grec ancien Τέλος, la cause finale

[11] Alexandre Adler, ibid.

[12] processus et aboutissement d'un cheminement personnel où des convictions religieuses ou philosophiques, nouvelles ou anciennes, supplantent d'autres conceptions antagonistes [fr.wikipedia.org/wiki/Conversion_religieuse]

[13] Pierre Nakimovitch, « Identité et non-dualité », in Revue « la célibataire » Numéro 6 - printemps-été 2002 « L'identité comme symptôme » p.73-86