barbier1

 

Aristote définissait le concept de lieu comme un contenu qui est son propre contenant. Le lieu, dit-il, « est quelque part, non pas comme dans un lieu, mais comme la limite est dans le limité. »[1] L’univers tel que la cosmologie nous l’enseigne aujourd’hui est un « lieu » au sens aristotélicien, puisqu’il est plein, en expansion mais ne saurait avoir de frontières, puisque s’il avait des frontières il serait compris dans un autre univers lequel ayant des frontières serait lui-même compris dans un autre univers, etc. Ce qui entraîne une régression à l’infini absurde. Et l’infini, par définition n’a pas de frontière.

Tout ceci échappe à notre pleine compréhension, comme la notion d’ensemble qui se contiendrait lui-même, notion dont le paradoxe de Russel[2] met à jour le caractère inconsistant.

Le paradoxe de Russel

Bertrand Russel[3] soulève la question suivante : « soit l'ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes, est-ce que ce nouvel ensemble se contient lui-même ? ». Ce paradoxe est illustré par celui du « barbier »[4].

Sur l’enseigne du barbier du village, on peut lire:

Je rase tous les hommes du village qui ne se rasent pas eux-mêmes, et seulement ceux-là.

Savez-vous qui rase le barbier?

S’il se rase lui-même, alors il ne respecte pas son enseigne : il raserait quelqu'un qui se rase lui-même.

S’il ne se rase pas lui-même, il ne rase pas tous les gens du village ce qui est contraire à son annonce.

Ce paradoxe exclut qu’en toute logique, un ensemble puisse s’appartenir à lui-même. Ce paradoxe est à l’origine de l’axiome de fondation, un des axiomes de la théorie des ensembles en mathématiques. En présence de l'axiome de fondation, on n'a jamais « x ∈ x ». Aucun ensemble ne s’auto-appartient.

La région de l’indécidable

Ce que la logique a d’extraordinaire c’est que, comme la philosophie, elle peut se prendre elle-même pour objet et, ce faisant, parvenir à dévoiler ses propres limites.

C’est ce que les mathématiciens Kurt Gödel, l’autrichien, et Alan Turing, l’anglais, ont démontré à travers le concept d’indécidabilité. Un énoncé indécidable est une proposition logique dont la logique ne nous permet pas de dire si elle est vraie ou si elle est fausse. L’exemple le plus célèbre nous est fourni par le paradoxe d'Épiménide, paradoxe dit du menteur : « Je suis un menteur ». Si je suis menteur ce que je viens d'affirmer est faux. Donc je ne suis pas un menteur et ce que j'affirme est vrai ; mais si l'affirmation « je suis un menteur » est vraie, je suis donc un menteur, ....ainsi de suite.

L’indécidabilité de certains énoncés peut être contourné, mais ce n’est pas le cas de l’indécidabilité d’un problème. Le problème dit de l'arrêt des machines de Turing démontre qu’il y a des problèmes indécidables[5] et ce, définitivement. Dire qu’un problème est indécidable est plus fort que dire que l'on ne sait pas résoudre le problème, ce qui marquerait simplement notre ignorance. L'indécidabilité d’un problème c'est l'impossibilité absolue et définitivement démontrée de le résoudre quel que soit le procédé de calcul[6].

Comme le note le mathématicien Jean-Paul Delahaye[7], il n'est pas excessif de dire que par ses implications concrètes (en informatique en particulier) mathématiques et philosophiques, la notion d’indécidabilité compte parmi les notions les plus importantes qui aient été mises à jour au vingtième siècle, à l'égal de celles élaborées en relativité, en mécanique quantique, ou en biologie moléculaire.

La notion d’indécidabilité prouve que la pensée logico-déductive est capable de faire la démonstration de ses propres limites. Les conséquences sont considérables sur le plan philosophique. En effet, si la raison est structurellement incapable de s'évader de ses propres limites, si elle est incapable de prendre de la distance par rapport à sa propre finitude, comment peut elle appréhender ses limites, comment en avoir conscience sans quelque part les transcender ?

L’homme, contrairement à ce qu’en dit Descartes, ne se réduit pas à une « chose qui pense », sinon rien ne le différencierait d’un ordinateur. Face à l’indécidable la Machine de Turing ne s’arrête jamais. Mais l’homme, lui, arrête sa raison sans pour autant arrêter sa pensée. Car l’homme, à la différence d’une machine « intelligente », ne fait pas que penser, il pense sa pensée. Chez lui il n’y a pas que l’algorithme d’une pensée calculante, il y a un élan méditant[8], l’élan de l’étonnement face au non sens. Il y a la conscience du sujet. Le sujet en tant que conscience est une intériorité sans extériorité, un contenu sans contenant ou plus précisément un contenu qui est son propre contenant.

L’indécidabilité dévoile l’existence d’un « ailleurs » de la logique. Et dans cet « ailleurs » de la logique, il y a une région qui s’appelle la région du « cœur », selon la formule célèbre de Pascal : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ».

La logique trouve en elle-même la condition de son propre exercice. Par contre, si l'on en croit le théorème d'incomplétude de Gödel, elle n'y trouve pas son propre fondement. Le cœur, lui, le trouve.

La région du cœur c’est la région de l’amour.

L’amour est un ailleurs de la logique

« Rien de plus simple que l'amour. Vous prononcez son nom : chacun sait de quoi il retourne. »[9] L’amour est il localisé dans « l’ailleurs » de la logique ? Nous avons tenté d’appliquer le « test du barbier » à l’amour.

Le sage dit : je n'aime que ceux qui ne s'aiment pas eux-mêmes

Qui aime le sage ?

S'il ne s'aime pas lui-même alors il fait partie de la population qu’il peut aimer.

Mais s'il ne fait pas partie de ceux qui ne s'aiment pas eux-mêmes, cela veut dire qu'il s'aime déjà.

Donc celui qui prétend n'aimer que ceux qui ne s'aiment pas eux-mêmes, s'aime obligatoirement lui-même.

Le sage n’aimant que ceux qui ne s’aiment pas eux-mêmes, s’aime —paradoxalement— lui-même. L'amour n'est pas concerné par la paradoxe de Russel, il est au delà de la logique. Il n’est pas illogique, il est un ailleurs de la logique.

L'avantage dans l'amour, dit Jean D’Ormesson, « son danger aussi, c'est qu'on peut tout en dire. Tout et le contraire de tout. Tout et n'importe quoi […] Il est gai, il est triste, il est tendre, il est brutal, il passe, il ne passe pas. »[10] L'amour est un lieu de l'indécidable.

L’amour n’est pas une chose. « L'amour n'est pas un état descriptible comme une chose, […] mesuré par des normes ou par une essence de l'amour, préalable comme toute essence »[11]. L’amour est sujet.

L’amour, nous venons de le voir avec le « test » du barbier, s’appartient à lui-même, il est son propre contenant mais il n’est pas réductible à de l’information. Il réussit l’exploit du baron de Münchhausen s’extrayant des sables mouvants, lui-même et son cheval, en se soulevant par les cheveux. L'amour est présence, éveil de soi. L’amour ne se démontre pas, il se montre.

L’amour est don

Dans son ouvrage Philosophie de l’amour, Luc Ferry, évoquant l’amour chrétien, semble réduire celui-ci au retrait de soi-même pour que l'autre existe : « un amour qui laisse l’autre exister, qui se retire, qui s’affaiblit pour lui laisser une place en ce monde. »[12] Mais en même temps, les intéressés vous le diront, l’amour est plénitude et bonheur.

L’amour conjugue donc le vide et le plein. « Je suis plein du silence assourdissant d’aimer » dit Aragon. L'amour n'est pas « l'exaltation d'un moment, l'ivresse passagère où l'on ne fait que se sentir soi-même ; l'amour c'est la conscience de l'autre comme autre, centrée sur lui et non pas sur soi, soucieuse de son individualité et non de l'infini, de sa particularité et non d'un quelconque possible […] »[13] L'amour est éveil de soi par l’autre et pour que le soi s'éveille à lui-même il faut qu'il s'oublie comme récit de soi.

L'amour n'est pas retrait, anéantissement total de soi comme le veut la « voie » bouddhiste. Pour le bouddhisme « Qui étudie la voie doit nécessairement se détacher du moi. [...] Se détacher du moi, c’est abandonner mon corps et ma pensée, [...]»[14]. L’amour est don, « l'amant donne et communique à l'aimée son bien »[15]. L'amour n'est pas retrait, l'amour est don, don total de soi.  Et c'est parce que ce don est total que le soi disparait dans le don.

L’amour est don mais on ne donne pas son amour comme on donne une information. Lorsqu'on donne une information on la garde. L'amour n'est pas une information : il ne suffit pas de dire « je t'aime », pour que l'amour soit. On ne donne pas son amour, tout simplement parce que l'amour n'a pas besoin d'être donné : il est don en lui-même. Le don est son essence.

Contrairement à ce que semble dire Luc Ferry, ce n’est pas parce qu’on s’oublie totalement soi-même que l’on se donne totalement soi-même. L'amant ne se donne pas pour s'oublier il se donne pour le bien de l'aimé(e). Et c'est parce que ce don est total que le soi disparait dans le don. Le retrait de soi bien qu'inséparable de l'amour n'en est pas sa condition suffisante. Certes, l'amour s'accompagne parfois de souffrance, car l'amour induit une partition de soi : une part est abandon tandis que l'autre est don de soi. Cette partition est parfois douloureuse. L'amour est parfois vécu comme un accouchement, mêlant intimement souffrance et joie profonde. Mais ce n'est pas parce qu'elle souffre que la parturiente donne la vie, c'est parce qu'elle donne la vie qu'elle souffre. Et donner la vie c'est en même temps se séparer d'une part d'elle-même. Son bonheur ce n'est pas de souffrir c'est de donner la vie, même si souffrir et donner la vie sont intimement liés. 

Or, objectivement, quoi de plus absurde pour un esprit logique que cette liaison intime entre bonheur et souffrance ? Mais la douleur n’est pas indispensable à l’amour : c’est dans la joie que Roméo se donne totalement à Juliette et Juliette à Roméo. Leur amour est don, et parce qu’il est don total de soi, le soi, dans son élan, se vide totalement de lui-même. Le soi de l'amant se vide dans la joie et/ou la douleur, au profit de l’aimé(e). Objectivement, quoi de plus irrationnel pour un esprit logique que de faire du don total de soi —de facto, oubli total de soi— un élan qui grandit un homme ? L'amour côtoie intimement l'absurde. Comme nous l'avons vu, l'amour est étranger à la logique. Pourtant, quoi de meilleure preuve d'amour et quoi de plus digne que de donner sa vie pour les siens ? C'est ce que les anciens grecs désignaient par le mot « Agapē », l'amour « divin » et « inconditionnel », la forme ultime de l'amour. C'est beau mais cela n'a rien de logique.

Diotime répond à Socrate que « l'Amour a le beau pour objet de son amour » (Platon, « Le Banquet », 203e- 204b). Mais le beau n'est pas un objet. Avoir le beau pour objet, signifie que l'Amour désire sa propre perfection, son propre dépassement. L'Amour veut sa propre intensification. Comme la volonté de puissance chez Nietzsche, l'amour se veut lui-même. L'aimé(e) n'est donc pas sujet d'amour pour ses qualités physiques, intellectuelles ou morales, ou pour son caractère agréable et son humour. Il faut se faire une raison, on n'est pas sujet d'amour pour une raison que la logique ou la morale approuveraient. La rationalité de l'amour se réduit à vouloir le bien de l'autre parce que c'est lui, parce que c'est elle. Montaigne parlant de son amitié pour La Boétie, l'exprime ainsi : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». On n’a pas d’amitié ou d'amour pour quelqu’un en raison de ses qualités physiques, intellectuelles, ni même morales. On l’aime pour lui-même, c’est-à-dire pour sa singularité même. La singularité indicible et inconceptualisable de sa personne jamais totalement atteinte mais toujours interrogée dans la connivence de l'amant et de l'aimé(e). « Qu'est-ce donc qu'aimer, en effet, sinon s'élancer dans une interrogation passionnée vers l'irréductible d'une individualité, et comment être aimé sinon en répondant à l'interrogation par une interrogation plus pressante [...] le repos est interdit à ceux qui s'aiment, ils ne peuvent que s'interroger sans cesse ou mourir... »[16]

Par essence, l'« Agapē », l'amour qui se veut lui-même, l'amour « inconditionnel », est l'expression la plus pure de la liberté en acte. Cet acte ne peut pas être imposé de l'extérieur, c'est un pur choix puisqu'il se veut lui-même et se voulant il veut sa perfection. Le don de soi n'est pas suspension de soi, il est acte. L'amour se met « dans les actes plus que dans les paroles » dit Ignace de Loyola et il montre que cet acte, éveillant la liberté, éveille le soi authentique de l'amant[17].

L’amour comme don de soi est éveil de soi. Mais il faut s'éveiller pour comprendre que l'on était endormi.

L'amour est éveil de l'Etre.

 

Jean-Claude Marot, 30 mars 2017



[1] Aristote, Physique, Livre IV

[2] Paradoxe de la théorie des ensembles qui peut se formuler ainsi : l'ensemble des ensembles n'appartenant pas à eux-mêmes appartient-il à lui-même ? Si on répond oui, alors, comme par définition les membres de cet ensemble n'appartiennent pas à eux-mêmes, il n'appartient pas à lui-même : contradiction. Mais si on répond non, alors il a la propriété requise pour appartenir à lui-même : contradiction de nouveau. On a donc une contradiction dans les deux cas, ce qui rend l'existence d'un tel ensemble paradoxale. [fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_Russell]

[3] Bertrand Russell, « Les paradoxes de la logique », dans Revue de métaphysique et de morale vol. 14, n° 5, 1906

[4] Présentation empruntée à Gérard Villemin dans « Énigmes logiques et paradoxes, les plus classiques » [villemin.gerard.free.fr/LogForm/Paradoxe.htm]

[5] ex : l'indécidabilité de l'arrêt des machine de Turing

[6] Jean-Paul Delahaye (2007), « L'incomplétude le hasard et la physique ». Pour la science, 5-2007.

[7] Jean-Paul Delahaye (2007) «Calculabilité et décidabilité«, cours, Université des Sciences et Technologies de Lille, Laboratoire d'Informatique Fondamentale de Lille.

[8] Martin Heidegger (1966), « Sérénité », in Questions III, édit. Gallimard, Paris.

[9] Jean D'Ormesson (2016), « Guide des égarés », Gallimard, Paris, p.100

[10] Jean D'Ormesson, op. cit. pp.101,102

[11] Jeanne Delhomme (1993), « La pensée interrogative », Presses universitaires de France, (collection « Épiméthée »), Paris, p.21

[12] Luc Ferry (2013), « Philosophie de l'amour - l'héritage chrétien », coll. Sagesse d'hier et d'aujourd'hui ; Flammarion, Paris, p.23

[13] Jeanne Delhomme, op. cit pp.21,22

[14] Shobogenzo zuimonki, « À l’écoute des propos sur le Shobogenzo », interprétation moderne de Mizuno Yaoko, Tokyo, Chikuma shobo, 1963. Cité par Pierre Nakimovitch, « Identité et non-dualité » in « L'identité comme symptôme », Revue La célibataire Numéro 6 ~ printemps-été 2002 p. 74

[15] Ignace de Loyola, « Exercices Spirituels » Traduits et annotés par François Courel, S.J., Desclée de Brouwer, coll. Christus n°5 1960.

[16] Jeanne Delhomme, op. cit p.22

[17] Ignace de Loyola, op. cit.