Sainte Famille

Noël est traditionnellement le temps des messages d'amour et, accessoirement, celui du rappel de notre héritage chrétien. Freud, bien qu'il s'en défende par ailleurs, rend implicitement hommage au christianisme en montrant le rôle civilisateur de son appel à l'amour d'autrui[1]. Bien avant l’ère chrétienne Platon faisait dire à Diotime que l'amour est fils de la pauvreté (Pénia) et de la richesse (Poros) [2], autrement dit recherche toujours recommencée de plénitude, signe d’une quête de l’absolu. Se fondant sur le double héritage Grec et judéo-chrétien, Luc Ferry définit l’amour à partir du concept d’« Agapē » (ἀγάπη), mot grec qui désigne l'amour « divin » et « inconditionnel ». Luc Ferry oppose l’Agapē à l’« amour-éros », l’amour possessif, dominateur et passionné qui consomme l'être de l'autre et le néantise[3]. L’amour possessif et dominateur n’est en réalité que l’amour tourné vers soi-même s’habillant de l’amour de l’autre. À l’inverse, l' « amour-agapé » est tourné vers l’autre et réside dans la capacité qu’a l’individu de s'effacer pour « laisser l'autre exister »[4]. Ferry reprend ainsi l’approche de la philosophe Simone Weil, lorsqu’elle affirme que Dieu « aime en nous le consentement à ne pas être. »[5] Par extension aimer c'est avoir la force de nous anéantir nous-même face à l'autre. Donc, qu'il s'agisse d'amour-éros ou d'agapé, Ferry met la liberté au cœur de l’amour. L’amour-éros est l’amour qui néantise la liberté de l’autre. L’agapé est un amour qui se retire, amour dans lequel l'égo s'affaiblit pour laisser à l'autre une place en ce monde. C'est la liberté de l'un qui se contient pour laisser à l'autre toute liberté d'exister.

On aperçoit ici la parenté avec l’approche des Lumières résumée par la célèbre maxime : « la liberté des uns finit où commence celle des autres »[6]. La liberté est comparable à un gâteau que l'on se partage. Chacun dispose d'une part, mais les parts ne sont pas égales. Ce qui revient à considérer qu'il ne peut y avoir de liberté des uns sans réduire celle des autres. La liberté se réalise au sein de rapports de pouvoir. Sous ses atours de recommandation morale, cette maxime constitue un fondement du libéralisme économique et fait que notre vie en société s’inscrit sur fond de rapports de pouvoir. Elle sous-tend également la vision très actuelle des relations intercommunautaires. Une société basée sur ce principe conçoit qu'il est non seulement naturel mais souhaitable, au nom de la liberté, de s'édifier sur la cohabitation d’un agrégat de communautés disposant d'intérêts et de valeurs propres. Le rôle de l'État consiste alors à réguler les rapports de pouvoir intercommunautaires, en érigeant le « vivre ensemble » [7] en valeur morale et en faisant la police pour limiter les dérives. L’acte d’amour se pose ici en contre-feu des rapports de pouvoir. Dans une société qui considère que la liberté est comparable à un gâteau que l'on se partage, il est normal d’estimer que le « vivre ensemble » est la solution qui permet de rendre le partage équitable. Mais considérer le « vivre ensemble » comme solution évite de l'analyser comme problème. Il y a plus de 2000 ans, Aristote disait déjà qu'une société qui accepte en son sein des îlots communautaires ne partageant pas les mêmes valeurs de civilisation que l'ensemble, se prépare à la guerre civile[8]. On en voit aujourd'hui certaines prémisses avec les dérives islamistes. Définir l’amour comme « consentement à ne pas être » conduit tout droit à la maxime des Lumières dont on voit les possibles effets pervers.

Luc Ferry et Simone Weil présentent néanmoins cette définition de l’amour comme un héritage du christianisme. Mais cette formule reflète-t-elle vraiment l'héritage chrétien ? Si on regarde de près les définitions de l’amour-éros et de l’amour-agapé que Ferry nous propose, on note que le lien entre amour et liberté est finalement le même. En effet, dans le cas de l'amour-éros, celui qui aime enferme l'objet de son amour dans sa passion au détriment de la liberté de l'autre. Dans le cas de l'agapé tel que le définit Ferry, le sujet de l'amour s'enferme lui-même au profit de la liberté de l'autre. Dans les deux cas la liberté de l'un néantise la liberté de l'autre. Comment sortir de cette relation mortifère ? Comment cette néantisation s’accorde-t-elle avec l’élan vers la plénitude que figure l'amour ?

L'évangile de Matthieu[9] nous donne un début de réponse. Lorsque Joseph apprend que Marie est enceinte, il accuse le coup. Comme il ne veut pas diffamer sa future épouse il se propose d'abord de rompre secrètement avec elle. En ces instants il est dans l'état d'esprit que décrit Ferry : il envisage de s'effacer gentiment pour laisser Marie vivre sa vie. Mais il a une vision qui le convainc de l’irresponsabilité de cette attitude. Faisant fi de son amour propre et des moqueries de ses concitoyens, plutôt que de laisser Marie libre d'exister hors de sa propre sphère d'existence, il se donne à elle en décidant de la prendre pour femme. Son amour n'est pas retrait même s'il implique la mise entre parenthèses de son égo. En même temps qu’il opère ce don de lui-même il donne un foyer à Jésus, l’Être divin. Son amour réside dans ce don délibéré de soi qui ouvre en même temps la voie à la quête de l’absolu. L’amour s’inscrit dans cette trilogie : moi, l’autre, l’absolu. La figure emblématique de l’amour-don de soi est le Christ en croix. Le Christ acceptant d’être crucifié, fait don de lui-même à l’humanité pour la sauver, c’est-à-dire pour lui ouvrir les portes de l’absolu.

Il y a deux façons de se duper soi-même en amour : habiller l’amour dirigé vers soi en amour consommant l’autre, habiller la négation de soi en altruisme. L’amour a au contraire à voir avec la créativité. Même s’il pousse vers la sortie de soi, l’amour n’a aucun sens s’il ne se double pas d’une poussée génitrice vers l’absolu. Comme don de soi et quête d’absolu, l'amour est le geste gratuit qui créé les conditions d'existence de l'autre. « L’amour est à l’origine de l’existence » disait le grand maitre soufi Ibn Arabi[10].

Dans une société basée sur ce principe, la liberté des uns contribue à la liberté des autres. Rien n’est moins naturel, mais la capacité et le parti pris de se fixer des valeurs toujours plus hautes, c'est, nous dit encore Freud, ce qui fait la différence entre le civilisé et le barbare.

 

Jean-Claude Marot, 22 décembre 2015.



[1] Sigmund Freud (1929), « Malaise dans la civilisation », Payot, Collection Petite Bibl. payot, numéro 767, septembre 2010

[2] Platon, «Le Banquet» in Platon œuvres complètes, Tome 1, Trad & Notes Léon Robin, Gallimard, La Pleiade 1950 p.740

[3] Luc Ferry, « Philosophie de l'amour - l'héritage chrétien », coll. Sagesse d'hier et d'aujourd'hui ; Flammarion 2013, p.12

[4] Luc Ferry, op. cit. p.18

[5] Simone Weil (1947), « La pesanteur et la grâce » Librairie Plon, Paris [1988] p.39

[6] Pour une analyse fine de la formule voir Gilles Plante (2014) « La liberté́ des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Centre d’études en humanités classiques. Notre-Dame-du Mont-Carmel : La Société́ scientifique parallèle, 2014, 141 pp. Document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay [bibliotheque.uqac.ca/]

[7] Le Monde.fr (2014) « François Hollande cherche à faire passer un message de "vivre ensemble" » [lemonde.fr/politique/article/2014/10/26/francois-hollande-veut-faire-passer-un-message-de-vivre-ensemble_4512671_823448.html#veTkQZQdlcltYbio.99]

[8] Aristote, Politique, Livre V.

[9] Matthieu, 1.

[10] Ibn Arabi, « Traité de l’amour », trad. Maurice Gloton, Albin Michel, 1986, p.40